Music is my Aeroplane

Vis, paradis

2047, Myrtille, une jeune femme apprend la mort de son père, ex-représentant de l'Union à l'ONU et fondateur d'une organisation très secrète...

Vis, paradis. Chapitre II

le 21/01/2007 à 20h50

            Des bruits sourds. Bizarrement irréguliers. Comme un rythme de jazz, cette musique démodée que Paul avait l’habitude d’écouter lorsque la pluie le sommait de ne pas bouger de son fauteuil. Puis une image, ou plutôt un film, court, dans une de ses bases militaires, elle donnait ses ordres à des subalternes dévoués. Had était là, à ses cotés, une demie douzaine d’hommes et une femme qui semblaient lui donner assurance.


            Encore. Cette fois elle s’était levée. Elle titubait presque en sautant de son vieux lit brinquebalant. Ces bruits sourds lui martelaient le crâne. Elle tentait de se concentrer, et elle se rappela. Paul, celui qui avait été son père ne le serait plus. Et elle était dans la maison qui ne serait jamais plus accueillante. Cette concentration lui avait couté une nouvelle migraine et déjà elle devait comprendre un autre mystère. Les bruits sourds ne voulaient pas cesser et leur irrégularité devenait agaçante. La porte, ils devaient venir de là.


            Elle s’y précipita, renversant une chaise du couloir dans ses zigzags. Ses yeux étaient à peine ouverts quand elle tenta de contraindre la poignée à lui obéir. Elle s’arrêta soudain. Pourquoi ouvrait-elle ? Les révélations de Marter refaisaient peu à peu surface dans son esprit et s’emboitaient dans la compréhension de la situation actuelle. Elle, Myrtille… Myrtille comment ? Elle n’avait plus de nom, du moins elle ne pouvait s’en rappeler. Ce nom qui la liait à Paul, mais aussi à son identité, qu’était-elle sans son nom de famille ? Une jeune femme sans histoire, ou presque…


            Une voix la tira de ses pensées. De l’espagnol. Ou du portugais. Depuis que les traducteurs de poche avaient été popularisés, elle prenait un malin plaisir à tenter de découvrir la nationalité de ses interlocuteurs étrangers avant de réactiver son traducteur. L’accent était étrange. Elle sortit de sa poche le petit objet rectangulaire aux contours arrondis, elle était fière de son modèle, qu’elle avait personnalisé en bleu et gris métallisé, ses couleurs préférées. L’écran s’éclaira et les phrases que l’hispanique débitait depuis un moment commençaient à s’afficher : « Paulo ! Paulo ! Ouvre moi, c’est Pablo, j’ai besoin d’aide, c’est urgent, les nattes nous recherchent ! On doit partir ! Gorgeo a été prise ! ». Myrtille tressaillit. Que voulait dire ce que racontait ce Pablo, dont elle n’avait jamais entendu parler auparavant ? Il arrivait que le traducteur fasse des contresens, ce n’était qu’une machine du deuxième type après-tout. Mais là, ca devenait incompréhensible, peut être était ce dû à l’accent étrange utilisé par ce mystérieux Pablo. Après un long moment d’hésitation dans le calme, car il avait arrêté de crier et sa lourde respiration s’entendait à travers le bois de la porte, elle ouvrit.


Un homme grand et fort, mal rasé, sale, à la peau très brune et portant la moustache se tenait devant elle. Derrière lui, elle aperçut un vieil engin de la police internationale des Etats-Unis, un modèle qui devait dater de l’époque de sa naissance, il semblait encore fonctionner au gaz naturel et la moitié des aérosuspenseurs menaçaient de s’éteindre à tout moment. Le grand homme était resté bouche bée, il était au moins aussi étonné qu’elle.


« Où est Paulo ? » demanda-t-il, reprenant ses esprits.


« Vous ne savez pas non plus ? » elle ne voulait pas avoir à lui raconter cette répugnante histoire.


« Non. Je ne pense pas. » il paraissait de plus en plus agité, secoué même.


« Il est mort, du moins c’est ce que monsieur Marter m’a annoncé… hier » ou était-ce avant-hier ou encore ce matin ? Cette dernière hypothèse semblait la plus crédible, Had l’aurait appelé si elle n’était pas rentrée.


« Non ! Ca ne se peut pas ! On ne peut pas ! » il semblait au bord des larmes, Myrtille décida de le faire entrer, pour ne pas le voir s’écrouler.



 



Il s’affala dans un canapé en cuir marron déchiré par le temps. Les pensées et conclusions devaient fuser dans sa tête, à ce que pouvait deviner Myrtille en le voyant. Elle alla lui chercher un verre d’eau sans qu’il l’ait demandé. La cuisine était entièrement faite de bois, ce qui donnait à la pièce une ambiance de chalet. Elle prit quelques secondes pour s’appuyer sur le comptoir en bois de chêne et reprendre ses esprits, tout allait très vite pour son cerveau endormi. Quand elle revint au salon, Pablo semblait n’avoir pas bougé, il était dépité.


« Tenez, buvez, c’est de l’eau du lac Baïkal, la plus pure du marché. Beaucoup lui confèrent des vertus régénératrices, comme mon père. Personnellement, je pense que rien de bon ne peut venir de Russie. » Il leva alors les yeux vers elle, aussi lentement que s’il lui eut fallu cent ans pour le faire. Myrtille fut choquée par son regard ; il y avait beaucoup plus que de la tristesse, la détresse, l’abandon de toute force se lisait dans les yeux du gros hispanique. Elle tenta tant bien que mal de le réconforter par un sourire un peu nerveux. Une fois que le verre d’eau eut passé de main, elle alla s’assoir en face de lui. Après un court moment de silence et d’observation, mais de formulation aussi, elle engagea la conversion d’un mouvement de bras :


« Qui êtes vous Pablo ? » lui demanda-t-elle en changeant le mode de son traducteur de poche de français vers espagnol et en lui présentant. Mais il le rejeta.


« Je comprends la langue de Paulo, répondit-il, hésitant. Je ne peux pas vous dévoiler mon identité tant que vous ne l’avez pas fait. »


« Je suis sa fille. »


« La fille de Paulo ? Vous ne lui ressemblez pas. »


« Et pourtant… Du moins si nous parlons du même Paul, ou Paulo pour vous »


« Je ne puis en parler si vous n’en savez rien » il semblait montrer quelques signes de crispation, comme s’il se sentait menacé.


« Il était secrétaire étatique à l’ONU, il représentait

la Zone
Franco-Flamande
de l’Union. »


« Est-ce tout ce que vous savez de lui ? »


Myrtille eut à ce moment là des doutes, et s’il n’était qu’un espion venu chercher des informations… Il fallait être prudent.


« Et vous, connaissez vous un de ses amis, collègues ? »


« Ne jouons pas au même jeu mademoiselle… »


« Myrtille. »


« Vous êtes bien celle dont il me parlait parfois, Myrtille aux yeux bleu foncé comme ceux d’une nuit sans étoiles. » il semblait lointain, comme transporté dans un autre monde, dont il est difficile de partir.


« Vous allez donc vous décider à me dire qui vous êtes ? »


« Oui, excusez moi, mais il nous faut la plus grande prudence si nous voulons que nos actions soient menées à bien, les américains ont des espions partout. » Elle voulut poser une question, mais il la stoppa d’un geste de la main en continuant son discours. « Je suis le coordinateur général de l’organisation Heaven Alive, dirigée par Ian Marter et votre père. Je suis chargé de gérer l’exécution de nos actions sur tout le continent. »


« Quel continent ? » ne put-elle s’empêcher de demander, aspirée par le récit.


« Sud-américain bien sur. Notre base principale se situe à San Ignacio dans l’est de l’ancienne Bolivie, à quelques kilomètres de la frontière avec le Brésil »


« Quelle est cette organisation dont tout le monde me parle mais que je connais si peu ? »


« Heaven Alive a été créée en 2033, à la suite des offensives états-uniennes en Amérique du sud. L’ONU s’était, fébrilement, opposée à ces attaques illégitimes, mais elles avaient quand même été menées à exécution. Parmi ceux qui s’y étaient opposé, et votre père figurait dans les plus virulents de ceux-ci, il en fut pour soutenir secrètement les populations et les pays touchés. L’Union à beaucoup fait secrètement pour
la Bolivie
, qui fut notre premier objectif, elle était, de principe, opposée aux attaques mais ne pouvait s’opposer officiellement contre les Etats-Unis. Après avoir formé et soutenu la résistance bolivienne, menée par le Mouvement Communiste Révolutionnaire Bolivien, dont je suis issu, nous avons décidé de nous attaquer aux autres pays touchés, Venezuela, Chili, Equateur puis Brésil et Pérou et enfin toute l’Amérique Centrale. Aujourd’hui, nous avons des contacts dans presque toutes les régions rebelles. »


« C’est fascinant cette volonté. Surtout à notre époque. J’étais certaine que mon père était de ceux-ci, qui ne se plient pas aux règles ni ne croient aux fatalités. » Elle était fière, fière de son père. Puis, soudain, une idée lui traversa l’esprit. Mais non, c’était insensé. Elle ne pouvait pas le faire. Elle essaya alors de ne plus y penser et ajouta : « Vous voulez rester ici quelques jours ? Je compte rester le temps de me remettre de cette terrible nouvelle » Mais elle savait qu’elle avait déjà guéri, elle était très impulsive, mais cela lui permettait de pouvoir surmonter les crises sur le long terme. Elle ne pleurera plus.


« Je ne sais pas, il faut que j’appelle Ian. »


« Monsieur Marter ? »


« Oui, excusez ma trivialité » réflexion faite, il parlait un excellent français.


« Je l’ai vu ce matin, ou hier matin, quelle heure est-il ? »


« Seize heures trente »


« Hmm, quelle importance ? Il a dit qu’il avait beaucoup d’autres personnes à contacter, mais vous pouvez utiliser le visiophone. » Elle lui indiqua l’applique murale qui se situait juste derrière lui.



 



Pendant qu’il décrochait le combiné du visiophone et que l’image de Marter apparaissait à l’écran, Myrtille repensa à la vie qu’avait mené son père. Un tel mensonge devait bien révéler quelque chose de plus important que des relations diplomatiques. Ou alors, elle ne connaissait pas son père. Mais le connaissait-il vraiment ? Elle n’avait pas su déceler le mystère de son organisation secrète, comment aurait-elle pu comprendre le reste ? Elle semblait plongée au plus profond d’elle-même, debout, l’index de son bras droit, soutenu juste en dessous de sa poitrine par le gauche, tripotant doucement sa lèvre inférieure. Pablo parlait très vite et la sueur dégoulinait de son front alors que Marter paraissait taillé dans le roc le plus froid. Elle se demanda soudain pourquoi il l’avait prévenu, si Paul avait décidé de tout garder secret, c’est qu’il devait y avoir une bonne raison. Leur organisation n’était-elle que ce qu’ils voulaient en dire ? On aurait dit qu’elle allait tomber tant ses yeux vacillaient, elle avait assez dormi mais ses pensées la tiraillaient de toutes parts. Elle fonça au frigo et en sortit une canette de coca glacé. Le coca l’avait toujours calmé et c’est pour cette raison qu’il y en avait toujours dans la maison.


A la seule pensée de toutes ces possibilités et de sa solitude actuelle, elle vacilla et senti son courage évaporé. Elle espérait pouvoir se réveiller, trouver les bras de Had, retrouver les repères qu’elle avait perdu. Tout semblait si irréel. Pourquoi l’avait-on mise dans le secret elle aussi ? C’était beaucoup trop pour une jeune fille de son âge. Elle repensa à l’innocence à laquelle elle avait eu droit étant enfant. Pourquoi en était-on privé en grandissant, au profit de la prise de conscience de tout ce que le monde fait de pire ? Mais de bien aussi. Elle avait toujours tendance à accorder des vertus extraordinaires à l’enfance alors que Had en avait un très mauvais souvenir.



 



Pablo venait de raccrocher le combiné du visiophone.


« Vous voulez rester ici quelques jours ou avez-vous du travail à faire ? » réitéra-t-elle, par pure politesse.


Une lueur apparut dans l’œil du bolivien, un court instant, puis s’éteignit.


« C’est gentil à vous, je pense rester jusqu’à ce soir, mais je ne vous dérangerai pas, je dois entrer en contact avec beaucoup de personnes. »


« Etes-vous si nombreux ? » fit-elle, légèrement étonnée. En général, si les communications étaient bonnes, on pouvait aisément contacter ceux qui devaient l’être en seulement quelques minutes.


« Oui. » répondit-il, impassible.


Il semblait beaucoup plus réservé depuis sa conversation avec Marter. L’avait-il mis en garde contre elle ?


« Vous pouvez utiliser le visiophone à volonté. » lui dit-elle avec un sourire, un peu forcé.



 



Puis elle se dirigea vers le bureau de son père, au fond du couloir de bois clair. Elle s’assit dans le fauteuil de cuir moelleux puis pivota, elle avait devant elle le grand organiseur des documents de Paul, toute sa paperasse, comme elle l’appelait à l’époque. Elle activa le petit clavier de recherche et tapa « Heaven Alive ». 3 réponses. Seulement 3 ? Il était évident qu’il cachait le reste autre part, mais elle allait d’abord étudier ces trois-là. Elle prit le premier dossier, qui ne devait pas faire plus d’une vingtaine de pages. Il était titré : « Heaven Alive Project ». Il n’avait pas pour habitude de pratiquer l’anglais sans raison. Mais peut-être était-ce une copie. Sur la couverture, en dessous du titre, on pouvait voir une image 2D d’un temple inca ou maya, ou quelque chose de genre se disait Myrtille, qui n’avait pas beaucoup de connaissance en la matière. Elle ouvrit le dossier et lut en première page : « A tous ceux qui se sont levés contre l’impérialisme et l’asservissement des peuples. ». Ca promettait d’être virulent. Elle feuilleta les autres pages qui n’étaient que des références de numérisation. La première page de texte commençait par « Nous, membres de l’organisation secrète pour la liberté, l’égalité et le développement culturel des peuples, Heaven Alive, déclarons une traque sans relâche aux ennemis de la liberté en Amérique du Sud et dans toutes les régions aujourd’hui opprimées. ». Au fil des pages, elle apprenait l’émergence du mouvement, les raisons et les causes, les projets, les décisions et les déclarations solennelles de l’organisation. Elle était d’autant plus fascinée que tout cela semblait détaché de la réalité, comme un doux rêve utopiste. Quelque chose éveilla son attention, quelque chose qui n’était que peu en rapport avec le reste du dossier mais qui semblait être la clé de voute du projet…

Vis, paradis. Chapitre Premier

le 10/12/2006 à 18h10
Ca faisait un moment que j'avais pas fait d'article, alors j'vous fait une ptite surprise murement réfléchie, c'est pas terrible terrible, mais bon, c'est que l'premier chapitre, on verra la suite.

 

    « We wanna rock but we just gonna stop » sur ces refrains scandés comme des appels au soulèvement massif, elle alignait les pas de danse, du moins ce qu’elle croyait être des pas de danse. Tous les quatre mouvements, elle manquait de tomber ou de casser le vase de vitrique bleu, mais Had était toujours là pour la rattraper. Qu’elle trouvait ce réveil apaisant, rythmé par les changements de tonalités, la lumière tamisée filtrée par les rideaux blancs des grandes baies vitrées de son appartement et les entrains de Had, partageant avec elle cette volupté matinale.

    « Sept heure et quart, il est temps d’aller travailler ma chère Myrtille » lança Had alors que le morceau finissait, non sans imiter le ton du présentateur de la Sept, réputé pour ses slogans progouvernementaux. Mais il était clair qu’elle n’avait aucune envie d’aller travailler aujourd’hui, et cela il le comprenait très bien. Après la nuit d’extase qu’ils avaient passé ensemble et ce réveil des plus agréables, il était bien difficile de quitter celui avec qui elle voulait passer le reste de sa vie. Même pour un instant. Une moue de découragement pour seule réponse, elle se détourna pour aller regarder l’activité déjà importante de la ville par la fenêtre.

    « J’aime cet appartement » elle avait sorti cela spontanément, scrutant le paysage urbain qui s’offrait à elle. La vue était dégagée, grâce au jardin médicinal qui lui faisait face, bouffée de vide dans la jungle des buildings qui s’élevaient toujours plus hauts. Cologne faisait partie de ces villes qui avaient été choisies pour le plan de développement européen, faisant face a la montée en puissance chinoise dans les années vingt, une aide considérable à la création de très hauts immeubles était prévue. Les objectifs d’ostentation étaient devenus prioritaires pour les états-majors de toutes les grandes nations de la planète.

    Ce fut Had qui la tira de ses rêveries, passant ses bras autour de sa taille, ses mains fortes posées sur son ventre. Il était grand, fort, avec la grâce nordique des cheveux longs et blonds, il était natif de Stockholm. Elle compris qu’il était temps, se retourna pour lui offrir un de ces baisers qui le faisaient chavirer et sauta le lit pour atteindre l’armoire et de quoi habiller son corps aux formes qu’Had trouvait si séduisantes, avec ses petites rondeurs juste au dessus des hanches et son visage irrésistible de simplicité. Elle sortit un débardeur bleu clair, presqu’uni, au décolleté un peu trop plongeant a son goût, il savait qu’elle avait suivi le mouvement de libéralisation en 2041, mais il n’aimait pas qu’elle sorte ainsi. Myrtille l’avait saisi, facilement comme d’habitude, ils se comprenaient souvent sans avoir à ouvrir la bouche.

    « Jaloux » lui lança-t-elle en tirant la langue. Il ne pouvait évidemment rien objecter et sourit à son tour, amusé par la situation qu’il avait lui-même causé. Ils adoraient transformer leurs petits défauts en situations amusantes. Leurs parents respectifs étaient persuadés qu’ils partageraient leur vie comme ils l’avaient eux-mêmes fait, bien que cela était moins rare à leur époque qu’aujourd’hui. Pourquoi pensait elle à eux tout a coup ? Elle s’était elle-même surprise, elle qui avait eu tant de mal à revoir son père après la mort de sa mère il y a cinq ans. Occupée à se préparer pour aller au travail, elle n’y pensait déjà plus ; mais Had l’avait senti. Il était toujours le premier prêt, et elle s’était toujours demandée comment. Comme toujours, il l’attendait dans le canapé beige juste devant le hall, les pieds sur sa table basse de vitrique noir, ses yeux vaguaient sur les différents recoins de l’appartement. C’était un bel appartement juste en périphérie du centre ville, il était assez grand pour deux et presque tout d’une pièce, ce qui était à la mode dans toute la Zone Allemande. Elle l’avait décoré avec des babioles Bauhaus qu’elle allait chercher aux puces.

 

    Déjà, il la laissait, se dirigeant lui-même vers les bureaux du centre ville, il était employé chez IEKB, la plus grosse banque de l’Etat ; « Et sûrement une des plus importantes de l’Union du Nord dans les années à venir » ajoutait-il lorsqu’il était d’humeur joviale. Elle préférait qu’il soit là quand elle passait par les dédales de la ville ancienne, depuis que la police avait été réduite sous la pression des libertaires, elle regardait d’un certain œil les sombres silhouettes qu’elle croisait. Rien ne se passa ce jour-là et elle put arriver au petit immeuble ancien où étaient les bureaux de la société d’assurance Assura 3000 dans laquelle elle tenait un rôle central et qui serait sûrement déterminant dans un futur proche. Comme Had, elle était optimiste et confiante.

    Une voiture ! C’était une voiture aérosuspensée qui était garée devant l’immeuble de brique rouge qu’elle connaissait tant. Ca devait faire plusieurs années qu’elle n’en avait pas vues, depuis qu’elles avaient été interdites en ville et réservées aux grandes liaisons inter-Etats. Peut être un contrat important, un riche investisseur s’étant lui-même déplacé, se disait-elle. Excitée par cette idée, elle se précipita sur la porte d’entrée toute de vitrique rouge pale qui donnait de la cohérence à l’ensemble qui avait gardé les traces de ces nombreuses rénovations, comme un voyage à travers l’avancée technologique des techniques de construction. Elle aimait ce concept de trace historique, d’amélioration de l’existant tout en préservant ce qu’il y avait de bon.

    « Dan ! » C’était la première personne qu’elle vit en descendant de l’ascenseur, où elle avait atteint son paroxysme d’expectation. Il n’avait pas l’air aussi ravi qu’elle, apparemment, lui qui était toujours aussi heureux qu’elle d’un nouveau gros contrat. Qu’est ce qu’il se passait ? D’un coup d’œil, elle vit que tout le monde l’attendait, même Max, le patron qui ne sortait généralement pas de son bureau ! Il y avait un homme de haute stature a ses cotés, l’air grave et le costume sombre qui accentuaient l’aspect déjà froid de son long nez pointu et de ses petites lunettes rondes, posées au bout de celui-ci ; il avait résolument l’air d’un flamand, elle prenait grand plaisir à tenter de deviner l’origine des personnes qu’elle croisait, avec les nouveaux traducteurs de poche, son jeu n’était plus aussi amusant qu’il l’était par le passé. « Un de ces bureaucrates de Bruxelles » se disait-elle, ils avaient du déceler une des irrégularités de comptabilité qu’ils avaient remarqué l’année passée.

    « Monsieur Marter désirerait s’entretenir avec vous, Myrtille » Quel ton froid et distant dans la voix de Max. Presque contre sa propre volonté, elle se dirigea dans son bureau où M. Marter s’était lentement précipité. Presque tremblante, elle s’assit en face de lui.

    « Votre père, vous le connaissiez ? » Son ton était à la fois dur, direct et extrêmement sérieux.

    « Que… quoi ? » balbutia-t-elle, ne comprenant pas.

    « Quel était le métier qu’il exerçait ? » Ses questions étaient des plus saugrenues !

    « Eh bien… Il était secrétaire étatique de la Zone Franco-Flammande à l’ONU, mais il a été destitué lors de la crise de Bolivie, quand les conflits ont éclaté et que l’ONU ne signifiait plus rien. Il s’est retiré dans notre ancienne maison à Manosque, dans le sud est de la France, après ça, et la dernière fois que je lui ai rendu visite, il y était encore. » Mais, cette visite remontait déjà à cinq ans, ajouta-t-elle pour elle-même.

    « Vous ne saviez donc pas » Il semblait résigné à devoir lui expliquer la chose.

    « Savoir quoi ? » demanda-elle, presqu’hystérique, elle ne comprit pas pourquoi il utilisait le passé ainsi.

    « Paul était mon principal camarade et aussi mon principal soutien. J’ai monté avec lui un programme d’aide à la Bolivie en 2033, deux ans après l’attaque des Etats-Unis en Amérique du Sud. Avec une grande majorité des membres de l’ONU qui s’étaient opposée à cet assaut, comme votre père et moi-même, nous avons formé le groupe secret Heaven Alive, dont personne ne doit révéler le nom. Il me disait toujours qu’il en parlerait à sa fille, mais j’étais certain qu’il ne le fit jamais, votre mère était elle, par contre, au courant. » Une larme se formait dans sa rétine, mais peinait à couler sur sa joue. Le message était passé, espérait-il, mais il lui avait coûté une remémoration de tous les instants qu’il avait partagé avec Paul, et cela lui était plus qu’atroce.

    « Mais… » Protesta-t-elle avant que les larmes n’affluent en masse le long de ses douces joues.

    « Oui »

    Elle ne pouvait comprendre la révélation de la double vie de son père et de sa mort simultanément. Ou ne voulait-elle plutôt pas. Tout s’écroulait. Tout en quoi elle avait toujours cru. Elle ne pouvait plus penser ni se remémorer. Un seul moment lui venait à l’esprit : la mort de sa mère. Quand elle était venue à son chevet et qu’elle l’avait vue, mourante. Elle se souvint du moment que son cerveau cherchait pour se sortir de cette spirale ; sa mère, juste avant de perdre conscience, avait dit, le regard vide, mais Myrtille avait senti que c’était à elle qu’elle s’adressait : « Vis, paradis ».

    « J’ai encore beaucoup d’autres personnes à informer de cette terrible nouvelle, je dois déjà vous quitter » dit Marter en lui tendant machinalement sa carte.

    « Comment ? » demanda Myrtille, presque implorante.

    « Il s’est fait prendre par les américains au Bueno Aires, lors d’une opération de routine »

    « Mais il n’est peut être pas… »

    « Je n’ai jamais vu quelqu’un revenir vivant des camps de détention militaire américaines » coupa-t-il à son espoir. « Et gardez le secret sur Heaven Alive, il en va de la survie de millions de personnes » ajouta-t-il gravement avant de refermer la porte noir du bureau.

    Myrtille plongea dans une dépression émotionnelle si intense qu’elle n’aurait pu dire si elle était seule ou non. Tout était noir, son cerveau ne semblait plus obéir aux ordres qu’elle lui donnait, ses yeux ne s’ouvraient plus, mes ses larmes continuaient de couler. Elle avait aimé et admiré son père toute sa vie, elle était fière du courage exemplaire qu’il avait eu lors de la crise de 2031 et de sa réaction immédiate. Elle avait aussi été surprise de la force avec laquelle il réussit à passer par-dessus la mort de sa mère. C’était ça, sa force. Cet engagement, ce soutien complètement désespéré. Mais pourquoi alors ? Le courage remonta alors en elle et elle se mit sur ses deux jambes, le regard brûlant.

    Elle sortit du bureau et entra dans l’ascenseur alors que tout le monde la regardait encore, comme le fruit d’une expérience dont les effets sont terrifiants. Elle avait perdu une grande partie de sa sensibilité et peinait à voir, que ce fut par l’effet des larmes qui s’agglutinaient sous ses paupières ou par son instabilité émotionnelle. Dès qu’elle eut pris la première bouffée d’air presque pur à l’extérieur du bâtiment, elle prévint Had qu’elle retournait chez son père et que c’était urgent, mais elle ne voulut pas lui avouer toute l’histoire tout de suite, pour une raison qu’il lui était elle-même inconnue.

 

    « Vous roulez à trois cent cinquante-six kilomètres heure, ralentissez » ne cessait de répéter l’ordinateur de bord qui équipait, comme le prévoyait la loi, toutes les voitures de location. Myrtille n’avait même pas conscience de la vitesse à laquelle elle se déplaçait, elle ne voyait que d’autres voitures semblables à la sienne qu’elle dépassait et qui s’effaçaient dans son rétroviseur. Elle était déjà arrivée dans le Canton Sud de la Zone Franco-Flamande. Elle avait repéré le panneau lui indiquant qu’elle avait franchi Strasbourg et qu’elle se dirigeait vers Lyon, Marseille et Barcelone. « Vous roulez à trois cent soixante-cinq kilomètres heure, ralentissez » Elle restait de marbre face à la machine agaçante.

    Enfin, elle arrivait à Manosque et se dirigeait vers la campagne proche où se situait la maison de son enfance. Myrtille fut impressionnée du nombre de voitures aérosuspensées, mais aussi d’antiquités à essence (qui lui faisaient se demander comment leurs conducteurs trouvaient de quoi remplir leurs réservoirs assoiffés). C’était tout à fait normal à la campagne, les gens n’avaient pas la proximité des services qu’elle avait à Cologne et encore moins les transports en commun de grandes lignes.

    Elle y était, respirant l’air imprégné de l’odeur sèche des pins provençaux, elle se souvenait des jeux qu’elle faisaient avec son père dans l’immense terrain qui entourait la propriété, elle se souvenait aussi de toutes les blessures qu’elle s’était faite sur le sol rocailleux et du plaisir qu’avait Paul à lui faire ses pansements. Jamais elle n’aurait cru à cette époque qu’il eut pu lui mentir, même si c’était pour son bien.

    Les clés ! Dans son empressement, elle avait oublié de prendre les clés qu’elle pensait ne jamais servir à rien, Paul était toujours là quand elle venait, même par surprise… La faisait-elle suivre pour prévoir tous ses mouvements ? Elle y pensait, tambourinant la porte de ses poings, des larmes excédées formant une petite flaque à ses pieds. Ses poings étaient rouges, mais elle n’arrêtait pas, implorant le nom de son père, espérant qu’il vienne lui ouvrir la porte en souriant et la prenne dans ses bras, pansant ses blessures une fois de plus. La petite flaque de larmes s’était teinte de rouge, elle arrêta alors de tacher la porte du sang qui coulait de ses mains et s’adossa au mur adjacent.

    C’est alors, après avoir repris son souffle, qu’elle vit le pad de reconnaissance d’empreintes digitales qu’il avait du installer depuis sa dernière venue. Pleine d’espoir, elle posa son index sur la surface verte tactile. Elle attendit. La porte s’ouvrit et l’ordinateur, d’une voix atone, ajouta : « Bonjour Myrtille ». C’était dérangeant, comment avait-il réussi à entrer ses coordonnées digitales dans l’ordinateur de l’appareil ?

    Les yeux gros comme des citrons mais désormais presque secs, elle pénétra dans la maison. Rien n’avait vraiment changé, et elle s’y attendait, Paul n’aimait pas beaucoup le changement dans ses habitudes. Maintenant qu’elle y était, elle se demandait pourquoi elle était venue ici. Que cherchait elle ? Elle ne le savait apparemment pas, mais elle se dirigea, presque inconsciemment vers son ancienne chambre. Le couloir qui y menait était tout de bois, ce qui donnait à la maison un aspect si particulier de chalet.

    Elle sourit en voyant que ses poupées et peluches n’avaient pas bougé d’un iota, non plus que son étagère remplie de jeux vidéo de stratégie. Elle avait eu une période ou elle ne quittait plus son ordinateur que pour rechercher des informations qui lui étaient nécessaires pour améliorer ses villes, bases et armées. Elle soupira, sachant que cette ces années-là étaient révolues à jamais. La fatigue gagnait ses jambes, et son cœur. Son vieux lit l’appelait, et elle ne pouvait lui refuser le plaisir de la servir, elle se laissa tomber dessus, toute habillée, elle ferma les yeux et s’évada vers des univers qu’elle connaissait, ou plutôt, qu’elle avait connu…

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