Des bruits sourds. Bizarrement irréguliers. Comme un rythme de jazz, cette musique démodée que Paul avait l’habitude d’écouter lorsque la pluie le sommait de ne pas bouger de son fauteuil. Puis une image, ou plutôt un film, court, dans une de ses bases militaires, elle donnait ses ordres à des subalternes dévoués. Had était là, à ses cotés, une demie douzaine d’hommes et une femme qui semblaient lui donner assurance.
Encore. Cette fois elle s’était levée. Elle titubait presque en sautant de son vieux lit brinquebalant. Ces bruits sourds lui martelaient le crâne. Elle tentait de se concentrer, et elle se rappela. Paul, celui qui avait été son père ne le serait plus. Et elle était dans la maison qui ne serait jamais plus accueillante. Cette concentration lui avait couté une nouvelle migraine et déjà elle devait comprendre un autre mystère. Les bruits sourds ne voulaient pas cesser et leur irrégularité devenait agaçante. La porte, ils devaient venir de là.
Elle s’y précipita, renversant une chaise du couloir dans ses zigzags. Ses yeux étaient à peine ouverts quand elle tenta de contraindre la poignée à lui obéir. Elle s’arrêta soudain. Pourquoi ouvrait-elle ? Les révélations de Marter refaisaient peu à peu surface dans son esprit et s’emboitaient dans la compréhension de la situation actuelle. Elle, Myrtille… Myrtille comment ? Elle n’avait plus de nom, du moins elle ne pouvait s’en rappeler. Ce nom qui la liait à Paul, mais aussi à son identité, qu’était-elle sans son nom de famille ? Une jeune femme sans histoire, ou presque…
Une voix la tira de ses pensées. De l’espagnol. Ou du portugais. Depuis que les traducteurs de poche avaient été popularisés, elle prenait un malin plaisir à tenter de découvrir la nationalité de ses interlocuteurs étrangers avant de réactiver son traducteur. L’accent était étrange. Elle sortit de sa poche le petit objet rectangulaire aux contours arrondis, elle était fière de son modèle, qu’elle avait personnalisé en bleu et gris métallisé, ses couleurs préférées. L’écran s’éclaira et les phrases que l’hispanique débitait depuis un moment commençaient à s’afficher : « Paulo ! Paulo ! Ouvre moi, c’est Pablo, j’ai besoin d’aide, c’est urgent, les nattes nous recherchent ! On doit partir ! Gorgeo a été prise ! ». Myrtille tressaillit. Que voulait dire ce que racontait ce Pablo, dont elle n’avait jamais entendu parler auparavant ? Il arrivait que le traducteur fasse des contresens, ce n’était qu’une machine du deuxième type après-tout. Mais là, ca devenait incompréhensible, peut être était ce dû à l’accent étrange utilisé par ce mystérieux Pablo. Après un long moment d’hésitation dans le calme, car il avait arrêté de crier et sa lourde respiration s’entendait à travers le bois de la porte, elle ouvrit.
Un homme grand et fort, mal rasé, sale, à la peau très brune et portant la moustache se tenait devant elle. Derrière lui, elle aperçut un vieil engin de la police internationale des Etats-Unis, un modèle qui devait dater de l’époque de sa naissance, il semblait encore fonctionner au gaz naturel et la moitié des aérosuspenseurs menaçaient de s’éteindre à tout moment. Le grand homme était resté bouche bée, il était au moins aussi étonné qu’elle.
« Où est Paulo ? » demanda-t-il, reprenant ses esprits.
« Vous ne savez pas non plus ? » elle ne voulait pas avoir à lui raconter cette répugnante histoire.
« Non. Je ne pense pas. » il paraissait de plus en plus agité, secoué même.
« Il est mort, du moins c’est ce que monsieur Marter m’a annoncé… hier » ou était-ce avant-hier ou encore ce matin ? Cette dernière hypothèse semblait la plus crédible, Had l’aurait appelé si elle n’était pas rentrée.
« Non ! Ca ne se peut pas ! On ne peut pas ! » il semblait au bord des larmes, Myrtille décida de le faire entrer, pour ne pas le voir s’écrouler.
Il s’affala dans un canapé en cuir marron déchiré par le temps. Les pensées et conclusions devaient fuser dans sa tête, à ce que pouvait deviner Myrtille en le voyant. Elle alla lui chercher un verre d’eau sans qu’il l’ait demandé. La cuisine était entièrement faite de bois, ce qui donnait à la pièce une ambiance de chalet. Elle prit quelques secondes pour s’appuyer sur le comptoir en bois de chêne et reprendre ses esprits, tout allait très vite pour son cerveau endormi. Quand elle revint au salon, Pablo semblait n’avoir pas bougé, il était dépité.
« Tenez, buvez, c’est de l’eau du lac Baïkal, la plus pure du marché. Beaucoup lui confèrent des vertus régénératrices, comme mon père. Personnellement, je pense que rien de bon ne peut venir de Russie. » Il leva alors les yeux vers elle, aussi lentement que s’il lui eut fallu cent ans pour le faire. Myrtille fut choquée par son regard ; il y avait beaucoup plus que de la tristesse, la détresse, l’abandon de toute force se lisait dans les yeux du gros hispanique. Elle tenta tant bien que mal de le réconforter par un sourire un peu nerveux. Une fois que le verre d’eau eut passé de main, elle alla s’assoir en face de lui. Après un court moment de silence et d’observation, mais de formulation aussi, elle engagea la conversion d’un mouvement de bras :
« Qui êtes vous Pablo ? » lui demanda-t-elle en changeant le mode de son traducteur de poche de français vers espagnol et en lui présentant. Mais il le rejeta.
« Je comprends la langue de Paulo, répondit-il, hésitant. Je ne peux pas vous dévoiler mon identité tant que vous ne l’avez pas fait. »
« Je suis sa fille. »
« La fille de Paulo ? Vous ne lui ressemblez pas. »
« Et pourtant… Du moins si nous parlons du même Paul, ou Paulo pour vous »
« Je ne puis en parler si vous n’en savez rien » il semblait montrer quelques signes de crispation, comme s’il se sentait menacé.
« Il était secrétaire étatique à l’ONU, il représentait
Franco-Flamande
de l’Union. »
« Est-ce tout ce que vous savez de lui ? »
Myrtille eut à ce moment là des doutes, et s’il n’était qu’un espion venu chercher des informations… Il fallait être prudent.
« Et vous, connaissez vous un de ses amis, collègues ? »
« Ne jouons pas au même jeu mademoiselle… »
« Myrtille. »
« Vous êtes bien celle dont il me parlait parfois, Myrtille aux yeux bleu foncé comme ceux d’une nuit sans étoiles. » il semblait lointain, comme transporté dans un autre monde, dont il est difficile de partir.
« Vous allez donc vous décider à me dire qui vous êtes ? »
« Oui, excusez moi, mais il nous faut la plus grande prudence si nous voulons que nos actions soient menées à bien, les américains ont des espions partout. » Elle voulut poser une question, mais il la stoppa d’un geste de la main en continuant son discours. « Je suis le coordinateur général de l’organisation Heaven Alive, dirigée par Ian Marter et votre père. Je suis chargé de gérer l’exécution de nos actions sur tout le continent. »
« Quel continent ? » ne put-elle s’empêcher de demander, aspirée par le récit.
« Sud-américain bien sur. Notre base principale se situe à San Ignacio dans l’est de l’ancienne Bolivie, à quelques kilomètres de la frontière avec le Brésil »
« Quelle est cette organisation dont tout le monde me parle mais que je connais si peu ? »
« Heaven Alive a été créée en 2033, à la suite des offensives états-uniennes en Amérique du sud. L’ONU s’était, fébrilement, opposée à ces attaques illégitimes, mais elles avaient quand même été menées à exécution. Parmi ceux qui s’y étaient opposé, et votre père figurait dans les plus virulents de ceux-ci, il en fut pour soutenir secrètement les populations et les pays touchés. L’Union à beaucoup fait secrètement pour
, qui fut notre premier objectif, elle était, de principe, opposée aux attaques mais ne pouvait s’opposer officiellement contre les Etats-Unis. Après avoir formé et soutenu la résistance bolivienne, menée par le Mouvement Communiste Révolutionnaire Bolivien, dont je suis issu, nous avons décidé de nous attaquer aux autres pays touchés, Venezuela, Chili, Equateur puis Brésil et Pérou et enfin toute l’Amérique Centrale. Aujourd’hui, nous avons des contacts dans presque toutes les régions rebelles. »
« C’est fascinant cette volonté. Surtout à notre époque. J’étais certaine que mon père était de ceux-ci, qui ne se plient pas aux règles ni ne croient aux fatalités. » Elle était fière, fière de son père. Puis, soudain, une idée lui traversa l’esprit. Mais non, c’était insensé. Elle ne pouvait pas le faire. Elle essaya alors de ne plus y penser et ajouta : « Vous voulez rester ici quelques jours ? Je compte rester le temps de me remettre de cette terrible nouvelle » Mais elle savait qu’elle avait déjà guéri, elle était très impulsive, mais cela lui permettait de pouvoir surmonter les crises sur le long terme. Elle ne pleurera plus.
« Je ne sais pas, il faut que j’appelle Ian. »
« Monsieur Marter ? »
« Oui, excusez ma trivialité » réflexion faite, il parlait un excellent français.
« Je l’ai vu ce matin, ou hier matin, quelle heure est-il ? »
« Seize heures trente »
« Hmm, quelle importance ? Il a dit qu’il avait beaucoup d’autres personnes à contacter, mais vous pouvez utiliser le visiophone. » Elle lui indiqua l’applique murale qui se situait juste derrière lui.
Pendant qu’il décrochait le combiné du visiophone et que l’image de Marter apparaissait à l’écran, Myrtille repensa à la vie qu’avait mené son père. Un tel mensonge devait bien révéler quelque chose de plus important que des relations diplomatiques. Ou alors, elle ne connaissait pas son père. Mais le connaissait-il vraiment ? Elle n’avait pas su déceler le mystère de son organisation secrète, comment aurait-elle pu comprendre le reste ? Elle semblait plongée au plus profond d’elle-même, debout, l’index de son bras droit, soutenu juste en dessous de sa poitrine par le gauche, tripotant doucement sa lèvre inférieure. Pablo parlait très vite et la sueur dégoulinait de son front alors que Marter paraissait taillé dans le roc le plus froid. Elle se demanda soudain pourquoi il l’avait prévenu, si Paul avait décidé de tout garder secret, c’est qu’il devait y avoir une bonne raison. Leur organisation n’était-elle que ce qu’ils voulaient en dire ? On aurait dit qu’elle allait tomber tant ses yeux vacillaient, elle avait assez dormi mais ses pensées la tiraillaient de toutes parts. Elle fonça au frigo et en sortit une canette de coca glacé. Le coca l’avait toujours calmé et c’est pour cette raison qu’il y en avait toujours dans la maison.
A la seule pensée de toutes ces possibilités et de sa solitude actuelle, elle vacilla et senti son courage évaporé. Elle espérait pouvoir se réveiller, trouver les bras de Had, retrouver les repères qu’elle avait perdu. Tout semblait si irréel. Pourquoi l’avait-on mise dans le secret elle aussi ? C’était beaucoup trop pour une jeune fille de son âge. Elle repensa à l’innocence à laquelle elle avait eu droit étant enfant. Pourquoi en était-on privé en grandissant, au profit de la prise de conscience de tout ce que le monde fait de pire ? Mais de bien aussi. Elle avait toujours tendance à accorder des vertus extraordinaires à l’enfance alors que Had en avait un très mauvais souvenir.
Pablo venait de raccrocher le combiné du visiophone.
« Vous voulez rester ici quelques jours ou avez-vous du travail à faire ? » réitéra-t-elle, par pure politesse.
Une lueur apparut dans l’œil du bolivien, un court instant, puis s’éteignit.
« C’est gentil à vous, je pense rester jusqu’à ce soir, mais je ne vous dérangerai pas, je dois entrer en contact avec beaucoup de personnes. »
« Etes-vous si nombreux ? » fit-elle, légèrement étonnée. En général, si les communications étaient bonnes, on pouvait aisément contacter ceux qui devaient l’être en seulement quelques minutes.
« Oui. » répondit-il, impassible.
Il semblait beaucoup plus réservé depuis sa conversation avec Marter. L’avait-il mis en garde contre elle ?
« Vous pouvez utiliser le visiophone à volonté. » lui dit-elle avec un sourire, un peu forcé.
Puis elle se dirigea vers le bureau de son père, au fond du couloir de bois clair. Elle s’assit dans le fauteuil de cuir moelleux puis pivota, elle avait devant elle le grand organiseur des documents de Paul, toute sa paperasse, comme elle l’appelait à l’époque. Elle activa le petit clavier de recherche et tapa « Heaven Alive ». 3 réponses. Seulement 3 ? Il était évident qu’il cachait le reste autre part, mais elle allait d’abord étudier ces trois-là. Elle prit le premier dossier, qui ne devait pas faire plus d’une vingtaine de pages. Il était titré : « Heaven Alive Project ». Il n’avait pas pour habitude de pratiquer l’anglais sans raison. Mais peut-être était-ce une copie. Sur la couverture, en dessous du titre, on pouvait voir une image 2D d’un temple inca ou maya, ou quelque chose de genre se disait Myrtille, qui n’avait pas beaucoup de connaissance en la matière. Elle ouvrit le dossier et lut en première page : « A tous ceux qui se sont levés contre l’impérialisme et l’asservissement des peuples. ». Ca promettait d’être virulent. Elle feuilleta les autres pages qui n’étaient que des références de numérisation. La première page de texte commençait par « Nous, membres de l’organisation secrète pour la liberté, l’égalité et le développement culturel des peuples, Heaven Alive, déclarons une traque sans relâche aux ennemis de la liberté en Amérique du Sud et dans toutes les régions aujourd’hui opprimées. ». Au fil des pages, elle apprenait l’émergence du mouvement, les raisons et les causes, les projets, les décisions et les déclarations solennelles de l’organisation. Elle était d’autant plus fascinée que tout cela semblait détaché de la réalité, comme un doux rêve utopiste. Quelque chose éveilla son attention, quelque chose qui n’était que peu en rapport avec le reste du dossier mais qui semblait être la clé de voute du projet…
